[deutsche Übersetzung: weiter unten]

Je me revois dans ma petite culotte à rayures en train d’écouter le jazz avec mon père. Au commencement, je n’aimais pas trop ce genre de musique. Cela me semblait sophistiqué, imperméable, désagréable à l’oreille… Je ne supportais pas le saxophone, ni le trombone. Je boudais la trompette. Le piano me rendait exécrablement triste. La contrebasse me donnait le mal du ventre et la batterie, la nausée. Mais je suis tombé dans le jazz comme un cheveu dans la soupe.

 

Père ne parvenait jamais seul à écouter le jazz. Il lui fallait quelqu’un à ses côtés pour supporter le choc. Il disait à qui voulait l’entendre que son cœur lâcherait s’il écoutait seul le jazz, que le jazz ne s’écoute pas n’importe où et n’importe quand, que ça ne s’écoute pas en cours de route, que ça ne s’écoute pas en mangeant, que ça ne s’écoute pas le ventre creux, que ça ne s’écoute pas le matin, que ça ne s’écoute même pas à quinze heures… 

 

Il m’embrigadait dans sa balade musicale, m’enrôlait presque de force comme dans l’armée zaïroise. Nous nous asseyons dans la véranda. La bière balisait les disques. Il fumait, buvait, lisait à voix haute le dictionnaire français-anglais, monologuait, gloussait, ricanait … C’était agréable à voir. Solder le temps. La musique grinçait et Monsieur radotait avec une verve sans égal le combat du siècle : Mohamed Ali VS George Foreman. Il se levait, en guise d’illustration, boxait dans le vide, des uppercuts à gauche, des crochets à droite, des balayages dans tous les sens, des déviations des coups, des esquives des coups, poursuivait l’adversaire imaginaire jusque dans le coin du ring, frappait, cognait, matraquait, démolissait, esquivait, frappait, cognait… Il s’asseyait transpirant et après une cigarette, retraçait l’histoire du jazz, du Congo au Be-pop, de la Nouvelle Orléans jusqu’à Saint-Germain-des-Prés. 

 

Gloria in excelsis Deo. Moments d’une telle euphorie que maman n’y pouvait rien. Papa, lui qui en temps normal m’interdisait de le tutoyer ou de l’appeler par son prénom, me donnait carte blanche. J’avais le choix de le désigner par son prénom, son nom de baptême ou ses multiples sobriquets. 

 

A chaque solo, il remplissait son verre de bière et me le tendait. Je le vidais. Cela n’arrangeait pas mes affaires. Ma mère s’alarmait. Elle prétendait que je suis encore un mioche, « un bébé », insistait-elle, que je brûle les étapes. Moi, un bébé ? Même s’il faut me détruire, maman, pas jusque-là ! –Laisse l’enfant s’émanciper, répliquait papa avant de noyer les reproches de la Mère supérieure dans un disque ou une cigarette allumée à la vite fait. Alors maman criait au scandale, menaçait… Soit, je gardais mon sang froid ou soit je rigolais avec beaucoup de poésie, tel Papa Wemba en 1977. Qu’est-ce que j’avais à craindre ? Après tout, j’étais le cobaye de papa. Et je savais que papa ne pouvait pas se passer de moi. J’étais le mal nécessaire. 

 

Je me souviendrai toujours de ce soir de ce décembre. J’avais fait semblant de tomber malade. Papa  n’avait personne pour lui tenir compagnie. De la fenêtre de ma chambre, j’assistais à sa tragédie. Comme un capitaine devant le naufrage de son vaisseau. Ou un général assiégé de partout mais décidé de ne pas rendre ses armes. Il parcourait la véranda de long en large, insultait, fumait, vidait ses bières, plaçait un disque, l’enlevait, boxait dans le vide… Pris de pitié, je suis allé le rejoindre. Quand il me vit, son visage s’illumina. Christophe Colomb débarquant en Amérique n’avait pas un visage aussi radieux. Il se précipita sur son tourne-disque, mit un morceau de Louis Armstrong, remplit son verre qu’il me tendit s’exclamant :

 

-La bière est la meilleure invention de tous les temps. Rien n’est plus poétique que la mousse qui monte et se déverse d’un verre bien glacé. 

 

Ce soir-là, tout était dans l’air. Il fumait, vidait son verre-à-bière, faisait l’histoire du jazz depuis le Nouvelle Orléans, analysait la syntaxe de Coltrane, reprenait toutes les anecdotes sur Miles Davis,  jubilait…

Lorsque la bière me montait à la cervelle, je me tenais debout et défilais comme Papa Wemba l’année de la création de Viva-la-Musica : deux pas en avant, trois pas en arrière, un quart de tour à droit, cinq pas en avant, sourire «pepsodent », poitrine bombée, l’aisance assurée, les yeux dans les étoiles… J’étais le cobaye de mon Père. Ma mère s’alarmait, inutilement !  A la vitesse d’une fusée, je passais de l’enfance à l’âge adulte, de la préhistoire à l’époque contemporaine, le saxo plein la tête… 

© Fiston Mwanza

 


 

 

Be-Pop in einer Saufnacht

 

Ich sehe mich vor mir, wie ich damals in meiner gestreiften Unterhose mit meinem Vater Jazz hörte. Zuerst mochte ich diese Art Musik nicht besonders. Ich fand sie kompliziert und unzugänglich, und sie tat mir in den Ohren weh. Ich verkraftete weder das Saxophon noch die Posaune. Gegenüber der Trompete verzog ich beleidigt das Gesicht. Das Klavier machte mich ekelhaft traurig. Vom Kontrabass bekam ich Bauchschmerzen und vom Schlagzeug wurde mir schlecht. Und doch kam ich zum Jazz wie die Jungfrau zum Kinde.

 

Vater konnte sich Jazz nie allein anhören. Er brauchte jemanden an seiner Seite, um den Schock zu ertragen. Er sagte allen, die ihn reden ließen, dass sein Herz versagen würde, sollte er sich Jazz je allein anhören, dass man Jazz nicht immer und überall hörte, dass man ihn nicht unterwegs hörte, dass man ihn nicht beim Essen hörte, dass man ihn nicht mit leerem Magen hörte, dass man ihn nicht morgens hörte, dass man ihn nicht einmal um drei Uhr Nachmittags hörte.

 

Ich musste ihn auf seinen musikalischen Trips begleiten, wurde schon fast mit Gewalt rekrutiert, wie für die zairische Armee. Wir saßen auf der Veranda. Bier markierte die Abfolge der Schallplatten. Er rauchte, trank, las laut aus dem französisch-englischen Wörterbuch vor, sprach mit sich selbst, gluckste, kicherte … Es war eine Freude das mitanzusehen. Zeit besolden. Die Musik plärrte vor sich hin und Monsieur schwadronierte mit unvergleichlicher Verve über den Kampf des Jahrhunderts: Mohamed Ali gegen George Foreman. Er stand auf und imitierte den Schlagabtausch, boxte ins Leere, ein Aufwärtshaken nach links, eine Gerade nach rechts, tänzelnde Bewegungen in alle Richtungen, Abwehrschläge, Ausweichmanöver, er verfolgte den imaginären Gegner bis in die Ecke des Rings, haute, stieß, kloppte, verprügelte, wich aus, haute, stieß … Schwitzend setzte er sich wieder, und nach einer Zigarette referierte er über die Geschichte des Jazz, vom Kongo bis Be-Pop, von New Orleans bis Saint-Germain-des-Prés.

 

Gloria in excelsis Deo. Momente so voller Euphorie, dass Mama nichts dagegen machen konnte. Bei Papa, den ich normalerweise nicht duzen oder beim Vornamen nennen durfte, hatte ich Narrenfreiheit. Es stand mir frei ihn mit Rufnamen anzureden, mit Taufnamen, oder mit einem seiner diversen Spitznamen.

 

Bei jedem Solo füllte er sein Bierglas und reichte es mir. Ich trank es aus. Das machte die Sache natürlich nicht leichter. Meine Mutter regte sich sehr auf. Sie behauptete, ich wäre doch noch ein kleines Kind, „ein Baby“, betonte sie, und dass es für so was ja wohl viel zu früh wäre. Ich? Ein Baby? Wenn du mich schon fertig machen musst, Mama, dann aber doch bitte nicht so! „Das Kind muss doch flügge werden“, versetzte mein Vater und überdeckte die Vorwürfe der Mère Superieure mit einer neuen Platte oder einer rasch angezündeten Zigarette. Da veranstaltete Mama ein Riesentamtam, drohte ihm. Ich bewahrte derweil einen kühlen Kopf. Oder, vielleicht trieb ich auch poetischen Blödsinn wie Papa Wemba 1977. Was hatte ich schon zu befürchten? Schließlich war ich Papas Versuchskaninchen. Und ich wusste, dass Papa nicht auf mich verzichten konnte. Ich war das notwendige Übel.

 

Nie werde ich diesen einen Abend im Dezember vergessen. Ich hatte so getan, als würde ich krank. Es war niemand da, der Papa Gesellschaft leisten konnte. Vom Fenster meines Zimmers aus verfolgte ich seine Tragödie. Wie ein Kapitän beim Untergang seines Schiffes. Oder ein General, von allen Seiten umzingelt, aber fest entschlossen, nicht die Waffen zu strecken. Er lief auf der Veranda hin und her, schimpfte, rauchte, trank sein Bier, legte eine Platte auf, legte sie wieder weg, boxte ins Leere. Voller Mitleid ging ich schließlich zu ihm. Als er mich sah, strahlte er übers ganze Gesicht. Christoph Columbus, als er Amerika erreichte, hat nicht annähernd so gestrahlt. Mein Vater stürzte zum Plattenspieler, legte ein Stück von Louis Armstrong auf, machte sein Glas voll und reichte es mir mit den Worten:
„Bier ist die beste Erfindung aller Zeiten. Nichts ist so erhaben wie wenn Schaum in einem Glas schönen kühlen Biers aufsteigt und sich über seine Ränder ergießt.“
An jenem Abend war die Luft voller Verheißung. Er rauchte, leerte sein Bierglas, machte Jazzgeschichte seit New Orleans, analysierte die Spielweise von John Coltrane, erzählte noch mal alle Anekdoten über Miles Davis, jubelte …

 

Wenn mir das Bier ins Hirn stieg, trat ich an und marschierte wie Papa Wemba im Jahr der Gründung von Viva-la-Musica: Zwei Schritte vor, drei Schritte zurück, eine Vierteldrehung nach rechts, fünf Schritte vor, Pepsodent-Lächeln, Brust raus, souveräne Haltung, Blick in die Sterne … Ich war das Versuchskaninchen meines Vaters. Meine Mutter regte sich umsonst auf! Den Kopf voller Saxophon flog ich raketenschnell vom Kindsein ins Erwachsenenalter, von der Vorgeschichte in die Gegenwart.

 


©  Deutsche Übersetzung: C. Kröning

 

27 Kommentare

    • Fiston Mwanza Mujila

      La dernière signifie que l’enfant grandit rapidement à cause de ce voyage dans le temps à travers le jazz…

    • Fiston Mwanza Mujila

      Papa Wemba est l’un de meilleurs musiciens de la République Démocratique du Congo. Sa musique est géniale.

  • nessie

    Nous trouvons que l’histoire n’ a pas un point d’inflexion. Tout de même le sujet de l’histoire est très intéressant.

  • nessie

    D’une part, la relation entre le père et le fils améliorent al la fin de l’histoire, mais d’ autre part le fils commence à cause de son père à boire et fumer. Cela peut avoir des conséquences negatives.

    • Fiston Mwanza Mujila

      Effectivement, fumer et boire ont des conséquences négatives sur la santé… Mais le texte n’incite pas à boire ou à fumer. C’est un texte littéraire, parlant d’une famille…

  • mecespagnol

    je suis vraiment touché de ce texte. il me resemble à ma enfance (sans biere), parce que mon père et moi avons ecouté souvent de la musique de son adolescence et il était très joyeuse chaque fois nous étions ensemble.

    Merci pour cette histoire!

  • Carl

    J’aime cette histoire aussi, parce qu’elle désigne une rélation très speciale entre un père et son fils. Normalement le fils n’a pas le droit d’appeler son père avec son prénom, mais pendant ils écoutent de la musique, ça se change.
    Très bon écrit

  • Kuina

    Moi aussi j’aime la musique et le jazz est un style très fort.
    Ce que j’ai compris, c’est que le père ne veut pas écouter le jazz seul parce qu’il a une grande histoire et en partie un peu affreuse. Encore peut-être il veut que son fils passe du temps avec lui.
    Et je crois que la bière renforce l’impact de la musique.
    Alors la situation devient plus intense aussi pour les lecteurs.

  • ashley

    J´aime l´histoire, parce qu´elle nous présente une relation très spéciale entre un père et son fils, mais je me demande pourquoi le père ne peux pas écouter le jazz seul. Est-ce que l´alcool joue un rôle important?

    • Fiston Mwanza Mujila

      Le père ne peut pas écouter seul le jazz parce que c’est une musique chargée d’histoire. Le jazz a été « inventé » par les noirs déportés en Amérique pour travailler comme des esclaves dans les plantations, etc. Je pense que la musique joue un rôle plus important que l’alcool.

  • sophie

    Absatz 6, Zeile 7

    “fin alternative”

    (…)Il parcourait la véranda de long en large, insultait, fumait, vidait ses bières, placait un disque, l’enlevait, boxait dans le vide.
    Papa était ou bout. Je l’ai vu dans son regard. Je me sentait mal. Comme je ne voulais plus le voir dans sa misère, je m’allongeais sur mon lit. Après peut de temps j’entendais quelquechose cliqueter. Le cri d’exclamation de Papa. Il a cassé son tourne-disque. J’entendais des bruits. Des cris. Apparemment, ma mère est arrivée. Pendent 20 min j’étais sur mon lit, j’écoutais les cri. D’un seul coup, ils s’arretaient. Un silence lourd s’étalait. Je me levais et regardais par ma fenêtre. Mon père, effondré dans son siège, pleurait. J’allais me coucher. j’étais fatigué.

    Le lendemain mon père n’est pas allé travailler.Je lui ai rendu visite dans sa veranda. Il était assis comme hier dans son siège, il fumait, dormait, pleurait. Sa peine était visible. Je lui parlais, mais il n’a pas réagi. Je lui demandais de me regarder et après dix secondes sans action il levait sa tête.
    -Regarde moi. Je t’ai rammené quelquechose.
    J’ai tiré un grand paquet de dèrriere mon dos et l’ai mis sur les jambes de Papa.
    Il le regardait longtemps mais il l’ouvrait. Dedans un tourne-dique magnifique et l’album de Charlie Parker, pour Papa la personne la plus importante dans le Be-pop. Et le seul disque de Parker qui n’est pas encore dans sa collection. Avec les mains qui tremblaient il a branché le tourne-disque, a mis la disquette dedans et entendait le son du jazz. j’étais content. Il ne s’est pas remercié, mais j’ai vu les larmes dans ses yeux. Peut-être que ma passion pour le Jazz ne va jamais être si grande comme celle de mon père, mais aucune personne d’autre n’arriverait non plus à la cheville de mon Papa dans cette passion.

  • stonch

    Commentaire sur les commentaires sur « Be-pop dans une nuit de Beuverie »

    Je pense qu’il est bon que dans le texte «Be-pop dans une nuit de Beuverie » paradoxal sont intégrés. Le père et le fils sont á différents stades de la vie avec une différence de temps. J’associe immédiatement l’innocence enfante avec le jeune. Il semble qu’il ait un point de vue différent sur la vie. Alors que son père est fait face a la dure réalité. Le jazz et l’alcool lui donne apparemment l’occasion d’échapper au monde. Le fait qu’il parle du célèbre boxeur illustre la force dont il se sent l’instant.
    Vous pouvez lire le texte comme vous voulez. Mais si la seule question après lisez le texte est, quel est l’âge du garçon qui obtenit l’alcool de son père. Je pense que tout ce que vous lisez est seulement la surface du texte et que vous ne lisez pas entres les lignes. Pour moi, le fait qu’il est encore très jeune forme l’arrière-plan. Le plus important est le moment ou ils vivent ensemble. L’impuissance du père est supprimé, le fils a étudié un proche du père, ils se supportent indirectement.

    Je suppose que le protagoniste comme adulte, qui se souviens de son enfance, commence a aimer le jazz, parce que maintenant il le comprend. Le jazz inclut beaucoup d’instruments qui représente les voix de la vie. Il est seulement perméable quand on a d’expériences. Parce que je suis convaincue que chaque petit éléments qu’est-ce qu’il raconte a une fonction importante.

    La discrétion et la distance sont tout de même palpables. « C’était agréable a voir » Même si le fils est là et participe activement il prend la position d’un observateur.

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